J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant
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“J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant.”
Cette phrase de Jacques Prévert me poursuit depuis plusieurs jours.
Parce qu’elle contient peut-être l’une des plus grandes leçons de la vie.
Je crois que nous avons un problème avec le bonheur.
Ou plutôt avec l’idée que nous nous en faisons.
Notre époque nous apprend à le chercher dans l’intensité.
Les papillons dans le ventre.
Le coup de foudre.
Le voyage extraordinaire.
La promotion.
La maison de rêve.
La rencontre qui change tout.
Toujours plus.
Toujours mieux.
Toujours plus fort.
Comme si le bonheur se mesurait à la puissance de l’émotion ressentie.
Comme si une vie réussie était une accumulation de moments exceptionnels.
Mais plus j’avance, plus je me demande si nous ne confondons pas deux choses très différentes :
Le bonheur.
Et l’excitation.
L’excitation est intense.
Le bonheur est souvent discret.
L’excitation nous secoue.
Le bonheur nous apaise.
L’excitation crie.
Le bonheur chuchote.
Et c’est peut-être pour cela que nous avons tant de mal à le reconnaître lorsqu’il est là.
Quand je regarde autour de moi, je remarque quelque chose d’étrange.
Les gens parlent beaucoup des moments extraordinaires qu’ils espèrent vivre.
Mais lorsqu’ils racontent les plus beaux souvenirs de leur existence, ils parlent rarement de moments extraordinaires.
Ils parlent d’un repas de famille.
D’un fou rire.
D’un été.
D’un dimanche matin.
D’un café partagé avec quelqu’un qu’ils aimaient.
D’une présence.
D’un sourire.
D’une époque qui semblait banale sur le moment.
Puis j’ai découvert quelque chose d’intéressant.
Des chercheurs ont analysé des milliers de récits de moments heureux racontés par des personnes du monde entier.
Les thèmes qui revenaient le plus souvent n’étaient pas la richesse, le statut ou les exploits exceptionnels.
C’étaient les relations humaines.
Les moments partagés.
Les petits instants du quotidien.
Autrement dit : ce dont nous nous souvenons le plus n’est pas forcément ce qui était le plus spectaculaire.
C’est souvent ce qui était le plus vivant.
Je crois d’ailleurs que les personnes âgées ont beaucoup à nous apprendre sur ce sujet.
Quand une grand-mère de 90 ans regarde sa vie derrière elle, elle ne parle presque jamais du jour où elle a acheté sa voiture.
Ou du jour où elle a changé de travail.
Elle parle du jardin.
Des repas du dimanche.
Des vacances avec les enfants.
Des soirées d’été.
De son mari qui l’attendait à la maison.
Des choses minuscules.
Des choses qu’elle aurait probablement jugées ordinaires sur le moment.
Et pourtant, ce sont elles qui restent.
En amour aussi, je pense que nous faisons parfois cette erreur.
Nous cherchons les papillons.
Les montagnes russes.
Les sensations fortes.
L’étincelle immédiate.
Le fameux “je l’ai su dès la première seconde”.
Alors nous rencontrons parfois quelqu’un de bien.
Quelqu’un de cohérent.
De fiable.
De présent.
Quelqu’un qui nous traite avec respect.
Quelqu’un avec qui l’on se sent bien.
Mais cela nous paraît presque... trop simple.
Pas assez intense.
Pas assez magique.
Pas assez romanesque.
Alors nous continuons à chercher.
Parce que nous avons été éduqués à croire que le bonheur devait ressembler à un feu d’artifice.
Alors qu’il ressemble souvent davantage à une cheminée.
Le feu d’artifice impressionne.
La cheminée réchauffe.
Le premier dure quelques minutes.
La seconde peut éclairer toute une vie.
Je ne suis évidemment pas en train de dire qu’il faut se mettre en couple avec le premier venu.
Je dis simplement qu’il faut faire attention à ne pas passer sa vie à courir après une chimère.
À ne pas devenir un consommateur de possibilités.
À ne pas chercher éternellement mieux au point de devenir incapable de voir le bien.
Car le bonheur n’est pas seulement quelque chose que l’on trouve.
C’est aussi quelque chose que l’on reconnaît.
Et parfois même quelque chose que l’on choisit.
Choisir une personne.
Choisir une vie.
Choisir une direction.
Choisir, c’est aussi renoncer.
Renoncer aux mille autres options.
Aux fantasmes.
Aux scénarios imaginaires.
À cette idée qu’il existe quelque part une version parfaite de l’amour qui nous attend.
L’été arrive.
Avec ses terrasses.
Ses voyages.
Ses rencontres.
Ses longues soirées.
Peut-être même le début d’une histoire.
Alors j’ai envie de te laisser avec cette question.
Et si le bonheur n’était pas forcément caché dans le prochain grand moment de ta vie ?
Et s’il se trouvait déjà dans les petits moments que tu es en train de vivre ?
Dans cette conversation.
Dans ce rire.
Dans cette rencontre.
Dans cette personne que tu n’as pas encore vraiment regardée.
Dans cet instant précis.
Car au fond, la tragédie n’est peut-être pas de manquer le bonheur.
La tragédie, c’est de vivre en sa compagnie sans le reconnaître.
Et de ne comprendre sa valeur que lorsqu’il s’éloigne.
Lorsqu’il ferme doucement la porte.
Et qu’on l’entend enfin partir.
À bientôt


